Affaire Cahuzac : En bloc et en détail (L')

Fabrice Arfi
Tout est prêt. Les ultimes vérifications sont faites, les documents sont au chaud, les sources, pour la plupart, se disent disposées à venir témoigner au tribunal en cas de procès en diffamation contre le journal ou, mieux, devant des policiers si une enquête est ouverte sur le fond des faits. Il me faut maintenant contacter le principal intéressé. Il est ministre, qui plus est du Budget, c'est-à-dire des impôts, cet argent solidaire que l'on se doit à tous, et je m'apprête à signer un article affirmant que, lui, l'ancien chirurgien et lobbyiste pour les laboratoires pharmaceutiques devenu chouchou du gouvernement et des médias, fraude le fisc depuis vingt ans. Qu'il est, comme l'écrivait Stefan Zweig dans son indispensable biographie de Fouché, une incarnation moderne, nichée au coeur du tout nouveau pouvoir socialiste, de «ce monde où l'on achète la puissance avec de l'argent et où, ensuite, avec la puissance on fait de l'argent». Et vice versa. Lundi 3 décembre 2012, 17 heures. J'envoie un mail, contenant cinq questions factuelles, à Jérôme Cahuzac et à son attachée de presse, Marion Bougeard. Il y est question d'un compte suisse non déclaré, d'un transfert de fonds occultes vers Singapour, d'une alerte fiscale - restée lettre morte - au ministre du Budget UMP Éric Woerth... Je demande à pouvoir rencontrer le ministre pour recueillir, les yeux dans les yeux, sa version des faits. Avant que ne se mette en place une redoutable machine de communication, dont la mission sera de pervertir l'opinion pendant plusieurs mois à coups de «mots» et de «miroirs déformants», comme dans le poème de Paul Éluard (in Une leçon de morale, 1948), nous serons, à Mediapart, à l'origine d'une invraisemblable panique. Mes questions sont d'abord apportées sur un bout de papier par une petite main au ministre à l'Assemblée nationale, où il défend le budget de la nation devant les parlementaires. «Des merdes comme ça, je ne veux même pas être au courant», lance-t-il à l'innocent apporteur de mauvaises nouvelles. À 18 heures, Marion Bougeard, l'attachée de presse de Jérôme Cahuzac, que j'avais connue en 2010 quand elle défendait les intérêts de Liliane Bettencourt, me glisse au téléphone, outrée : «C'est hallucinant comme c'est faux.» Jérôme Cahuzac, lui, prend attache avec l'un des cofondateurs de Mediapart, Laurent Mauduit, qu'il agonit de textos. Jamais il ne dément vraiment nos informations, il est sur un autre registre : la trahison. Le coup de poignard dans le dos. À chaque suspension de séance à l'Assemblée, le ministre appelle Laurent, qui s'épuise à lui expliquer qu'il n'est pas le bon interlocuteur. Jérôme Cahuzac n'entend rien. Il semble penser que l'enquête que nous nous apprêtons à publier serait en fait une vengeance de Mediapart contre... les oublis de son ministère qui ne nous avait pas conviés à plusieurs conférences de presse. «Je trouve l'éventuelle rétorsion injuste et totalement disproportionnée», écrit Jérôme Cahuzac dans l'un de ses textos. Au téléphone, le ministre ira jusqu'à dire à Laurent : «C'est vraiment dégueulasse ce que vous faites. C'est comme si vous regardiez sous les jupes de ma fille pour voir si elle est encore vierge.» Edwy Plenel, qui organise un déplacement à Madrid, où il doit accompagner la préparation d'un site espagnol similaire à Mediapart, InfoLibre, se tient informé en temps réel de cette petite guerre des nerfs souterraine qui s'installe à Paris entre le ministre, son entourage et le journal.

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